Louis-Philippe 1848

En s'opposant à toute réforme, Guizot n'était que le fidèle exécuteur de la volonté du roi Louis-Philippe. Celui-ci devenait, en vieillissant - il avait alors 73 ans - de plus en plus autoritaire, irascible et entêté dans ses idées. Depuis la mort prématurée de son fils aîné, le très populaire duc d'Orléans,  victime d'un accident de calèche à Neuilly le 13 juillet 1842, il n'y avait plus personne qui pût vraiment influer sur lui. Alors qu'une soixantaine de députés de la majorité lui firent exposer, par la voix de Guizot, l'avis que des concessions étaient aussi urgentes que nécessaires, Louis-Philippe répondit : "Dites à ces messieurs de passer à la gauche, je n'ai plus besoin d'eux".

Il éloigna même de la Cour en l'envoyant en mission en Afrique l'un de ses fils, le prince de Joinville, qui, sentant le péril suscité par la politique personnelle de son père, avait laissé voir sa désapprobation.

Ne lisant plus la presse, ne voulant plus écouter aucun avis, il ne soupçonnait rien du mouvement des esprits ni de l'état troublé de l'opinion publique en France. Le duc de Morny qui, à la fin de 1847, tenta vainement de l'éclairer, s'attira cette réponse : "Soyez sans crainte, jeune homme, lui dit-il, la France est un pays que l'on mène avec des fonctionnaires".

Peu après, aux derniers jours de janvier 1848, recevant en audience de congé le prince von Radowitz, ambassadeur du roi de Prusse : "Dites bien à votre maître que deux choses sont désormais impossibles en France : la révolution et la guerre."

Louis-Philippe était du reste, dans une certaine mesure, aveuglé par l'éclatante prospérité économique de la France. L'agriculture, et plus encore l'industrie, avaient accompli de considérables progrès et la valeur globale des produits industriels français se chiffraient en milliards.

  • La campagne des banquets

Pour vaincre l'obstination du roi et son principal ministre, les partisans de la réforme, à leur tête Odilon Barrot, Thiers, etc., résolurent de faire appel à l'opinion.

Banquet de 1847

De juillet à décembre 1847, ils organisèrent, dans toute la France, un immense pétitionnement en faveur de leur projet. La pétition devait être signée dans des banquets où des orateurs, généralement des députés, exposaient aux participants la nécessité de la réforme. Il y eut des banquets organisés dans toutes les villes de quelque importance.

Au dernier que l'on organisa en province, à Rouen, on compta 1800 convives. Presque dès le premier banquet, à Mâcon, le poète Alphonse de Lamartine, après avoir flétri le régime de la corruption, prédisait à brève échéance une révolution si la royauté continuait ainsi à "s'entourer d'une aristocratie électorale au lieu de se faire peuple tout entier". (18 juillet 1847)

  • Les radicaux et l'idée du suffrage universel

L'initiative de la campagne des banquets appartenait à des députés orléanistes, donc attachés à la monarchie mais les républicains, s'ils avaient renoncé à l'insurrection, n'avaient pas moins renoncé à leurs espérances. Ils s'associèrent donc à la campagne réformiste. Ils y virent, en effet, selon le mot de l'un d'eux, le moyen "de recommencer ce qu'on avait manqué en Juillet" et de prépare la ruine de la monarchie.

Alexandre LEDRU-ROLLIN

Quelques-uns, du reste, n'appelaient pas seulement à une réforme mais à une révolution complète dans le système électoral. Ils voulaient l'abolition du cens et l'établissement du suffrage universel. On les appelait les radicaux, du nom donné en Angleterre aux partisans des mêmes idées. Leur chef de file était un certain Alexandre Ledru-Rollin, avocat, journaliste et député qui exposait son programme dans une feuille qu'il avait fondée exprès, la Réforme.

 

  • L'émergence d'un "parti" socialiste

Les réformistes surent encore pour auxiliaires la plupart des adhérents d'un "parti" nouveau, formé depuis 1830, le parti socialiste. En fait, sous le nom de socialistes, on désignait tous ceux qui estimaient l'oeuvre accomplie par la Révolution de 1789 comme incomplète ; c'étaient, pour la plupart, des ouvriers des grandes villes. Ce désir de réformes sociales était né de leur misère.

En effet, la Révolution de 1789, d'essence pro-bourgeoisie et libérale, avait fortement déterioré la condition économique des ouvriers et petits artisans. La suppression des corporations, qui, sous l'Ancien Régime, jouaient le rôle de sociétés de secours mutuels, priva les ouvriers de tout système d'entraide ; de même était interdit, depuis la loi Le Chapelier de 1791, la formation de toute association professionnelle - en gros, de syndicats - et la possiblité de faire grève en vue d'obtenir de meilleurs salaires.

  • Les journées de février 1848

La campagne en faveur de la réforme devait s'achever à Paris par un dernier grand banquet ; il devint, à la surprise générale, l'occasion du renversement de Louis-Philippe.

 

Place de la Concorde 22 février 1848 (2)

Le banquet devait avoir lieu le mardi 22 février 1848 à midi, dans un local situé en haut de l'avenue des Champs-Elysées. 87 députés, soit à peu près toute l'opposition, avaient promis d'y assister. Les souscripteurs étaient convoqués pour 11 heures place de la Madeleine et de là on devait se rendre au banquet en cortège pacifique. L'interdiction formelle de la préfecture de Police, pas plus que la pluie, n'empêcha pas les curieux de se rendre en foule à la Madeleine et sur la place de la Concorde. Dans l'après-midi, la Garde municipale chargea plusieurs fois pour faire circuler cette foule. A la nuit tombante, dans quelques rues, on commençait à ériger des barricades ; on tenta de piller les boutiques d'armuriers. Toutefois, rien de tout cela ne semblait grave. La foule n'était point hostile et semblait plus disposée à crier qu'à agir ; d'autre part, la pluie persistante et le froid déterminaient combre de manifestants à rentrer chez eux ; enfin, le gouvernement disposait de 30 000 hommes de troupe pour assurer l'ordre public. Si bien que les chefs républicains, réunis dans les locaux du journal La Réforme, décidèrent, sur les instances du socialiste Louis Blanc et de l'avocat Ledru-Rollin, de ne rien tenter afin de ne pas conduire "la démocratie à la ruine et le peuple à la boucherie".

Pourtant, dans la nuit du mardi 22 au mercredi 23, de nombreuses barricades furent élevées dans les quartiers du centre, rue Saint-Denis, rue Saint-Martin, etc. D'autre part, les Gardes nationaux, qu'on venait d'appeler aux armes pour la première fois depuis 1840, se montraient peu disposés à appuyer la troupe : ils étaient majoritairement favorables à la réforme qui feraient d'eux des électeurs.

  • Chute de Guizot

Le mercredi, deux incidents significatifs se produisirent entre 11 heures et midi, l'un place des Victoires et l'autre sous les fenêtres même du palais des Tuileries.

La place des Victoire était occupée par des troupes et les gardes nationaux. Comme la foule menaçait de l'envahir, un peloton de cuirassiers reçut l'ordre de charger. On vit alors les gardes nationaux se jeter entre les manifestants et les cuirassiers et croiser la baïonnette sous le nez des chevaux.

A la même heure, un bataille de la Garde Nationale défilait au Carrousel ; au moment où ils passèrent dans la grille du palais des Tuileries, il se mit à crier : "Vive la réforme ! A bas Guizot !" avec une telle force que le roi l'entendit depuis son cabinet, situé sur l'autre face du château.

Louis-Mathieu Molé

Ce double incident fit enfin comprendre à Louis-Philippe la gravité du mouvement. A deux heures et demie, après avoir déclaré qu'il ne voulait pas de coups de fusil, il demanda à Guizot de démissionner et chargea Louis-Mathieu Molé de former un nouveau gouvernement. 

La nouvelle de la démission de Guizot cause une joie immense à mesure que la nouvelle se diffusait dans toutes les rues de Paris. Le soir, Louis-Philippe s'adressant au peintre Horace Vernet, lui dit à propos des événements de la journée et de la veille : "Un feu de paille ! Il s'éteindra de lui-même ; il ne sera même pas nécessaire de souffler dessus !"

Les troupes regagnaient leurs quartiers. On illuminait dans presque toutes les rues. Sur les boulevards, des bandes circulaient chantant et réclamant "des lampions" devant les fenêtres qui n'étaient pas encore illuminées.

  • La catastrophe du boulevard des Capucines

Vers neuf heures du soir, une de ces bandes arrivait devant le ministère des Affaires étrangères, situé alors boulevard des Capucines. Par prudence, le bâtiment - où résidait Guizot - était gardé par un cordon d'infanterie. Soudain, un coup de feu tiré du milieu des manifestants abattit un soldat. Aussitôt, par un réflexe spontané, les fantassins ripostèrent presque à bout portant : la décharge jeta par terre 35 morts et une cinquantaine de blessés.

Boulevard des Capucines 1848 (2)

Tandis que la foule s'enfuyait, terrorisée, quelques manifestants les plus hardis, s'emparant d'un tombereau, y chargèrent une quinzaine de cadavres parmi lesquels, bien en vue, celui d'une jeune femme dont la poitrine était couverte de sang. Puis, en cortège, à la lueur des torches, ils remontèrent les boulevards et pendant une grande partie de la nuit ils promenèrent les cadavres à travers les rues, en appelant le peuple aux armes.

Le jeudi matin, 24 février, Paris était hérissé de barricades et l'on criait partout : "Vive la République !"

 

  • Chute de Louis-Philippe

Pour faire face à l'insurrection, au dire du maréchal Bugeaud, nommé dans la nuit commandant en chef, le gouvernement n'avait que des soldats épuisés "tenus depuis soixante heures sac au dos ; les pieds dans la boue froide, avec seulement trois rations de biscuit ... la plupart n'avait pas dix cartouches."

D'autre part, le gouvernement tâtonna ; ou plutôt il n'y avait pas de gouvernement.

En effet, Mathieu Molé n'avait pas eu le temps de constituer son ministère. Louis-Philippe, au cours de la nuit, l'avait remercié et appelé, pour le remplacer, Adolphe Thiers et Odilon Barrot. Leur popularité, pensait-il, suffirait à remener le calme. Mais leurs démarches étaient à peine entamées et légalement, ils étaient sans pouvoir. Néanmoins, Thiers proposa au roi d'évacuer Paris pour y entrer ensuite de vive force : le roi refusa. A la demande de Barrot, Bugeaud, très impopulaire depuis le massacre de la rue Transnonain (1834), fut relevé de son commandement. Puis, dans l'espoir de calmer les insurgés, on décida de retirer les troupes que Bugeaud avait déjà portées aux points stratégiques essentiels et de confier le service d'ordre à la Garde Nationale.

Place de la Concorde 24 février 1848

Dans leur mouvement de retraite vers la place de la Concorde, deux régiments, qui occupaient les boulevards, noyés dans la masse des manifestants, furent coupés en tout sens et sans combat et mirent bientôt la crosse en l'air. 

Aux Tuileries, après déjeuner, le roi monta à cheval pour passer en revue quelques troupes et des gardes nationaux réunis dans la cour du Carrousel. A peine apparut-il qu'il fut salué aux cris de : "Vive la réforme !" il n'alla pas loin et rentra, découragé. Cependant les insurgés approchaient ; ils étaient déjà maîtres du Palais-Royal et la fusillade crépitait tout près des Tuileries, devant le Château-d'Eau qui barrait seul l'entrée du Carrousel.

Fusillade du Château d'Eau 24 février 1848

Alors, dans l'espoir de sauver la dynastie, quelques personnes, dont le patron de presse Emile de Girardin et surtout le plus jeune fils du roi, le duc de Montpensier, pressèrent Louis-Philippe de se sacrifier.

A midi et demi, il abdiqua en faveur de son petit-fils, le comte de Paris, un jeune garçon âgé de 10 ans. En attendant sa majorité, sa mère serait proclamée régente. Après quoi, Louis-Philippe partit en voiture, protégé par une escorte de cuirassiers. Il allait, comme Charles X en 1830, gagner l'Angleterre. Il devait y mourir deux ans plus tard, en 1850, à l'âge de 77 ans.

Quelques instants après son départ, une poignée d'insurgés fit irruption aux Tuileries et mit le palais à sac. Ils firent de même avec le Palais-Royal. Quelques jours plus tard, il fut vendu pour 26 tonnes de débris de meubles, de glaces, de verreries et de porcelaines, tirés des deux palais.

  • Le putsch des républicains

Duchesse d'Orléans à l'Assemblée 1848

La duchesse d'Orléans se rendit avec son fils, le comte de Paris, à la Chambre pour le faire reconnaitre roi et se faire confirmer la régence. Mais, tandis que les députés délibéraient et que Ledru-Rollin, puis Lamartine réclamaient la nomination d'un nouveau gouvernement provisoire, la salle fut soudain envahie par quelques centaines d'émeutiers : bien que le Palais-Bourbon fût gardé par plus de 4000 hommes, personne n'avait songé à leur barrer la route. Ils hurlaient : "Déchéance ! A bas la Chambre !" On emmena en toute hâte la duchesse et son fils ; la plupart des députés se retirèrent ; il ne restait que quelques membres de la gauche. Les envahisseurs s'installèrent à leurs côtés et l'on procéda à la nomination d'un gouvernement provisoire.

Une liste den noms avait été préparée à l'avance par les rédacteurs du journal La Réforme : elle comprenait sept députés, parmi lesquels le poète Lamartine, l'avocat Ledru-Rollin, l'astronome et maire de Paris François Arago, trois autres journalistes dont Armand Marrast et un seul socialiste, Louis Blanc. Au milieu de ces intellectuels, on ne comptait qu'un seul ouvrier : Alexandre Martin, dit l'ouvrier Albert, chef d'une petite société secrète.

Vers quatre heures, les députés putschistes allèrent s'établir à l'Hôtel-de-Ville où ils commencèrent à s'attribuer les ministères. Quand Louis Blanc et ses trois collègues socialistes vinrent les rejoindre, ils ne furent admis d'abord que comme "secrétaires" du gouvernement provisoire. Toutefois, devant le mécontentement des ouvriers, cette distinction fut abolie dès le lendemain 25 février.