Ismaïl Pacha

La crise financière que subissait l'Egypte à partir de 1869 eut pour origine les folles prodigalités de son souverain, Ismaïl Pacha. Celui-ci déployait un faste inouï, obtenant du sultan, moyennant l'augmentation d'un tribut annuel, le titre de Khédive (vice-roi) et l'autonomie partielle de l'Egypte. Il se plaisait à offrir aux Européens de passage une somptueuse hospitalité et se livrait aux dépenses les plus extraordinaires ; ainsi voulut-il avoir au Caire, sa capitale, de somptueux palais et un opéra subentionné par des artistes parisiens et des pièces à la mode. Pour faire face à ces dépenses, Ismaïl eut recours à l'emprunt : d'abord auprès de banques françaises, puis après 1870, auprès de banques londoniennes. Et à mesure que la dette enflait, l'Egypte tombait dans un discrédit général et les fonds égyptiens s'amenuisaient sans cesse. En 1875, Ismaïl était dans l'incapacité de payer les intérêts de sa dette : il prit alors le parti de vendre les 176 000 actions du canal de Suez qu'il possédait ; elles furent acquises par la Banque d'Angleterre qui, outre les bénéfices financiers de l'opération, gagna le droit d'avoir trois représentants dans le conseil d'administration de la compagnie.

Le Khédive, par cet expédient, ne fit que retarder le dénouement. En effet, le 6 avril 1876, il était acculé à la banqueroute et forcé de retarder le paiement des bons échus.

La banqueroute entraîna une première intervention de l'Europe dans les affaires égyptiennes. Pour calmer les inquiétudes de ses créanciers, le Khédive constitua, en mai 1876, une commission extraordinaire chargée de prélever sr les recettes du budget les fonds nécessaires au paiment des intérêts. Il nomma ensuite deux contrôleurs généraux, l'un Français et l'autre Anglais, chargés de toute l'administration financière et les fit même entrer dans son conseil ministériel.

Ainsi l'Egypte passa sous le contrôle d'un condominium franco-anglais.

Urabi Pacha (2)

Ce régime ne fut pas vraiment du goût de certains Egyptiens qui accusaient les étrangers de les piller en supprimant de nombreux emplois publics par mesure d'économie. Le mécontentement était surtout grand dans l'armée. En effet, une grande partie des officiers, auxquels on devait plusieurs mois de solde, avait été licenciée. Ils se mirent à la tête d'un mouvement nationaliste qui exigeait le départ immédiat des étrangers et que cesse le contrôle européen sur les affaires de l'Egypte. Leur chef était un démagogue d'une ignorance profonde, le colonel Urabi Pacha, lequel affichait une grande dévotion à l'Islam et qui devait sa belle prestance à un avancement rapide.

Massacre d'Alexandrie 1882

A la suite d'une violente émeute populaire qui obligea les ministres européens à démissionner et le Khédive à abdiquer (1879), les nationalistes s'emparèrent du pouvoir et l'Egypte subit pendant trois ans la dictature des officiers licenciés. Leurs exactions incessantes contre les étrangers aboutirent à un massacre général des Européens à Alexandrie, le 11 juin 1882 et au pillage de leurs magasins.

Cette nouvelle émeute eut de graves conséquences : elle entraîna une intervention militaire de l'Angleterre et le retrait de la France dans les affaires égyptiennes.

La France avait alors une influence prépondérante en Egypte mais l'Angleterre en était le principal créancier. Le gouvernement français avait admis le principe que les deux puissances créancières avaient également droit à un "traitement privilégié" et depuis 1876 la question d'Egypte était considérée comme une question franco-anglaise. En 1878, le Premier Ministre William Waddington déclarait encore aux Communes que "la France entendait y conserver, à l'exclusion du reste de l'Europe, une influence privilégiée et prépondérante". Les fautes du gouvernement et l'indifférence du public ne permirent pas de consolider cette prépondérance. Au lendemain du massacre d'Alexandrie, le ministre Charles de Freycinet entendait se borner à "une démonstration morale" et il refusa à l'Angleterre de collaborer avec elle au rétablissement de l'ordre. La Chambre ne fut pas plus clairvoyante et par 416 voix contre 76, refusa de voter les crédits nécessaires à l'envoi d'un corps expéditionnaire destiné à protéger le canal.

Bataille de Tell-el-Kebir 15 juillet 1882

Une escadre anglaise bombarda seule Alexandrie le 4 juillet 1882. Puis, le 15 juillet, les troupes anglaises débarquaient près de Tell-el-Kébir et écrasaient l'armée égyptienne qui tentait de leur barrer la route du Caire. Urabi fut capturé et la capitale occupée le 15 septembre.

La France protesta contre l'occupation de l'Egypte par les Anglais mais ne put obtenir que la neutralisation du canal de Suez en 1888.

La seule tentative sérieuse pour rouvrir la question égyptienne fut faite en 1898.

Une mission commandée par le capitaine Jean-Baptiste Marchand et partie de Loango, port du Gabon français (mars 1898), fut envoyée pour explorer et s'établir dans les pays du Haut-Nil ; le but de cette manoeuvre était à la fois d'ouvrir aux établissements français du Congo une route vers le Nil et de provoquer la réunion d'une conférence internationale chargée de régler les questions africaines, notamment celle de l'Egypte.

Marchand 1898

Après s'être frayée un chemin à travers les marais immenses du Bahr-el-Ghazal, la colonne Marchand parvint au poste de Fachoda le 15 juillet. Mais, au même moment, l'armée anglaise de Lord Kitchener occupait Khartoum, capitale du Soudan oriental. 

L'occupation de Fachoda provoqua une grave crise diplomatique d'où faillit sortir un conflit armé avec l'Angleterre. Finalement la France céda et renonça, par le traité du 21 mars 1899, aux territoires du Haut-Nil et indirectement à l'Egypte. Le complément naturel de ce traité fut la convention de 1904 qui réglait la question concernant tout le bas-pays du Nil et par laquelle la France s'engageait à renoncer à contrecarrer la politique menée par les Anglais en Egypte.

  • L'oeuvre de l'Angleterre en Egypte :

Les Anglais poursuivirent l'oeuvre engagée par Mehmet-Ali et achevèrent la transformation de l'Egypte. En droit, l'Egypte resta, jusqu'en 1916, une province autonome vassale de l'Empire ottoman ; en fait, elle était une colonie militaire britannique et ses administrateurs étaient tous des fonctionnaires anglais.

Evelyn Baring, comte de Cromer

Le commissaire désigné pour gouverner l'Egypte fut Evelyn Baring, premier comte de Cromer, qui comprit qu'il fallait rendre l'action des Anglais aussi peu apparente que possible. Son principe fut de laisser tous les postes subalternes aux indigènes, d'évincer les Français des hautes charges qu'ils occupaient encore et leur substituer des Anglais et de mettre à la tête des services publics de modestes conseillers britanniques mais qui, en réalité, avaient tout pouvoir.

Une nouvelle armée fut constituée, recrutée parmi les fellahs et encadrée par des officiers britanniques ; mise entièrement à la disposition de la Grande-Bretagne, elle permit, jusqu'en 1914, de maintenir à un chiffre très faible le corps d'occupation (5000 hommes). Après la fin de la Première guerre mondiale, l'action exercée par l'Angleterre sur l'armée et l'administration indigènes ne suffisait plus à maintenir son contrôle sur l'Egypte. L'Angleterre se heurta à une résurgence du nationalisme égyptien de la part d'une élite bourgeoise cultivée. Face à l'agitation grandissante, l'Angleterre consentit à d'opportunes concessions de force, notamment la reconnaissance de l'autonomie conditionnelle de l'Egypte et la formation du premier royaume égyptien moderne, le 28 février 1922.